Et si on concevait pour l'épanouissement humain?

Par Louis-Philippe Bellerose

Quand la Ligne 4 du métro de São Paulo a introduit son système SIIM, personne ne l’avait demandé. Chacune des onze stations de la Ligne Jaune possède maintenant sa propre composition musicale, développée en partenariat avec le chef d’orchestre Gil Jardim et personnalisée selon le caractère du quartier entourant chaque station. Quand les portes s’ouvrent, la musique joue. Quand elles se ferment, elle s’arrête. Le tempo change au fil de la journée, plus énergique lors de la pointe du matin, plus doux en soirée. Les passagers apprennent intuitivement le rythme de l’embarquement et du débarquement, sans annonces, sans anxiété, sans avoir à surveiller un minuteur. Personne n’a rempli un sondage demandant de la musique en station. Aucun groupe de discussion n’a identifié le stress lié à la fermeture des portes comme une plainte prioritaire. Le constat est venu de quelqu’un qui a posé une question différente : non pas ce que veulent les passagers, mais ce qui rendrait cette expérience plus humaine. Cette question change tout.


Des désirs à l’épanouissement

La plupart des processus d’innovation sont construits autour des besoins exprimés. On recherche ce que les gens disent vouloir, on cartographie les lacunes dans ce que le marché offre, et on conçoit des solutions pour les combler. C’est une approche raisonnable, et elle produit des solutions raisonnables. Mais des solutions raisonnables ne sont pas nécessairement des solutions significatives. Il existe une couche plus profonde sous ce que les gens disent vouloir : ce dont ils ont besoin pour véritablement s’épanouir. Pas seulement sur le plan fonctionnel, mais socialement, émotionnellement, et en termes de sens et de finalité. Quand on conçoit à partir de cette couche, on arrive à des questions, et éventuellement à des solutions, que la pensée purement orientée vers le marché n’aurait jamais atteintes. C’est l’idée au cœur du Harvard Human Flourishing Program, dirigé par le professeur Tyler VanderWeele. Plutôt que de définir le bien-être comme la satisfaction des préférences, le programme identifie cinq domaines centraux de l’épanouissement humain :

  • Bonheur et satisfaction de vie : un sens général du bien-être et du contentement
  • Santé physique et mentale : la capacité de s’engager pleinement dans le monde
  • Sens et finalité : le sentiment que sa vie a une direction au-delà des circonstances immédiates
  • Caractère et vertu : les valeurs et l’intégrité qui façonnent la façon dont une personne vit
  • Relations sociales proches : la qualité et la profondeur des liens avec les autres

Ce qui m’a frappé en découvrant ce cadre, c’est la façon dont on pourrait l’utiliser pour identifier des opportunités d’innovation. Quand on cartographie une population spécifique selon ces cinq domaines, en se demandant où elle est actuellement sous-servie dans chacun, on obtient un portrait fondamentalement différent de celui que produit la recherche de marché standard.


Ce qui pourrait changer en appliquant cette perspective

Le cadre de l’épanouissement ne remplace pas la pensée d’affaires. Il l’approfondit. En pratique, je le vois comme un exercice de cadrage qui se situe au tout début d’un processus de design thinking, avant que les notes d’opportunité soient rédigées, avant que les questions “Comment pourrions-nous” (How Might We) soient formulées. Pensez-y comme une carte de contexte, similaire dans sa structure à une analyse SWOT ou PESTEL, mais orientée vers l’expérience humaine plutôt que vers les forces du marché. Les questions qu’il génère sont différentes par nature :

  • Dans quel domaine d’épanouissement cette population est-elle la plus sous-servie, et pourquoi?
  • Quelles conditions systémiques empêchent ce groupe de vivre un bien-être authentique?
  • À quel sens partagé cette communauté n’a-t-elle pas accès?
  • Quelle infrastructure sociale permettrait des liens plus profonds de se former?
  • Quel environnement soutient ou compromet la capacité de ce groupe à vivre selon ses valeurs?

Ce sont des questions plus difficiles que “que veut le marché?” Elles exigent une recherche plus approfondie, plus de patience, et la volonté de rester dans la complexité avant de se précipiter vers des solutions. Mais elles tendent à faire émerger des opportunités à la fois plus significatives et plus durables, parce qu’elles sont ancrées dans quelque chose de plus fondamental que la préférence ou la commodité.


Deux fenêtres sur du travail réel

Intégrer les valeurs dans le processus d’innovation

Il y a quelques années, j’ai travaillé pour Thales, la multinationale française de technologie et de défense, sur un projet pour leur réseau mondial de centres de design. Le mandat consistait à adapter des outils de design thinking existants ou à en développer de nouveaux intégrant les considérations ESG à chaque étape du processus d’innovation. Non pas comme un filtre appliqué à la fin, mais comme un véritable point de départ. Le défi sous-jacent est un que je reconnais maintenant comme une question d’épanouissement déguisée : comment faire des valeurs une vraie partie de la façon dont les opportunités sont identifiées et développées, plutôt qu’une case à cocher après coup? Ce projet a influencé ma réflexion sur l’innovation fondée sur les valeurs. Le cadre de l’épanouissement en est, à bien des égards, une évolution naturelle.

Concevoir un bootcamp autour de l’épanouissement humain

Plus récemment, je travaille avec Avad sur une initiative de design thinking orientée explicitement autour du cadre de l’épanouissement. Les cinq domaines servent de fondation conceptuelle à un bootcamp de création d’entreprise — un processus structuré pour identifier des opportunités d’innovation non pas en demandant ce que le marché veut, mais en demandant ce dont une communauté spécifique a besoin pour véritablement s’épanouir. Ce qui est convaincant dans cette application, c’est la façon dont chaque domaine se traduit naturellement en besoins réels, spécifiques et sous-servis au sein d’une communauté bien définie. Le domaine des relations sociales proches, par exemple, pointe immédiatement vers le rôle des communautés de foi dans le maintien de liens significatifs, et de là, vers des espaces d’opportunités concrets que la recherche purement orientée vers le marché aurait manqués entièrement. Ce travail est encore en développement. Je ne présente pas une méthodologie achevée. Je partage une réflexion émergente, une exploration de ce qui devient possible quand l’épanouissement est le point de départ plutôt qu’une réflexion après coup.


L’invitation

L’histoire du métro de São Paulo ne parle pas de musique. Elle parle de ce qui se passe quand les concepteurs posent une meilleure question. Le système SIIM n’est pas né d’un sondage de satisfaction. Il est né de quelqu’un qui a observé les passagers, remarqué le stress, la friction et la confusion, et demandé ce qu’il faudrait pour que cette expérience soit véritablement agréable, pas seulement adéquate. Ce glissement, d’adéquat à véritablement bien, de désir à épanouissement, est disponible dans tout processus d’innovation. Il ne requiert pas une nouvelle méthodologie ni une refonte complète de votre façon de travailler. Il nécessite peut-être simplement un point de départ différent. Qu’est-ce qui changerait dans votre prochain projet si l’épanouissement était la première question que vous posiez? Je développe actuellement une Carte de Contexte de l’Épanouissement comme outil pratique de design thinking. Si cette réflexion résonne avec un défi sur lequel vous travaillez, je serais heureux d’en explorer davantage ensemble.


Photo par Renata Moraes sur Unsplash

À propos de l'auteur

Louis-Philippe Bellerose

Fondateur et Consultant Principal

Louis-Philippe Bellerose est le fondateur et consultant principal de Bellerose XD, une firme de conseil en UX stratégique qui allie les objectifs d’affaires à la réalité des utilisateurs. Il travaille en français, en anglais et en portugais brésilien.
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